Pourquoi les jeunes rencontrent-ils tant de difficultés d'apprentissage ?

Lire, une activité complexe

Apprendre à lire demande beaucoup d'effort. Ce sont les étonnantes performances du bon lecteur qui nous le montrent.

Celui-ci est capable de déchiffrer les mots d'une phrase tout en comprenant ce qu'il lit, et cela très rapidement. S'il arrive à comprendre, c'est parce qu'il fait une analyse précise de ce qu'il lit. Et, tout cela, il le fait en un tiers de seconde sans qu'il en soit même conscient. Il peut ainsi lire des dizaines de phrases à la suite, au même rythme, sans perdre le sens de sa lecture.

On se rend compte de l'investissement que représente une lecture lorsque la fatigue nous prend. Notre cerveau ne fonctionne plus assez pour pouvoir bien comprendre ce que nous lisons.

Dans ces conditions, on ne voit pas comment l'apprentissage de la lecture pourrait être facile et spontané. Il requiert de longs efforts de la part de l'enfant pour découvrir et assimiler le code de l'écriture, apprendre la signification des mots, étudier en détail la nature grammaticale des différents composants de la phrase, et réussir à intégrer tout cela, de telle façon qu'il devienne à son tour un lecteur autonome.

Croire qu'il suffit de mettre l'enfant devant des livres pour qu'il apprenne à lire est un peu étonnant. C'est pourtant ce que l'on a fait pendant des années, et que l'on continue à faire dans certaines écoles primaires de France.

Les nouvelles pédagogies

Cela fait un peu plus de 50 ans que certaines personnes ont décidé, sans nous consulter, de révolutionner les apprentissages en France.

La méthode globale d'enseignement de la lecture et la théorie des ensembles en mathématiques furent les éléments précurseurs de cette évolution. Alors que jusqu'à présent, les enseignements allaient du plus simple au plus compliqué, du concret à l'abstrait, de l'élément au tout, il fut décidé de prendre le contre-pied de cette approche. Raisons invoquées : les pédagogies en cours, trop analytiques, favorisaient les esprits réfléchis et bridaient la créativité des élèves. Il s'agissait de privilégier l'intuition sur la réflexion.

En ce qui concerne la lecture, il fut décrété, un beau jour de rentrée scolaire, que les mots, et même les textes, n'étaient plus formés par des lettres mais qu'ils devaient être regardés comme des images. Il fallait tirer un trait sur le lecteur qui s'attachait à déchiffrer chaque mot dans une lecture linéaire, pour donner naissance au nouveau lecteur qui devait apprendre à manier des mots-images pris au hasard de promenades oculaires dans des textes.

Ainsi, dès la maternelle, l'enfant était-il invité à jouer avec des mots-images, à les extraire ou à les associer, à les comparer ou à les rechercher, dans des textes dont la longueur et la difficulté n'étaient pas adaptés à son âge. Et pourquoi l'auraient-ils été puisque l'objectif premier n'etait plus la découverte du sens précis mais la performance des mouvements oculaires ?

Le sens n'était pas complétement exclu de ces jeux oculaires : glanant ici ou là quelques mots-images dont il connaissait la signification, l'enfant apprenait à faire des hypothèses sur le sens des mots ignorés et sur le sens global des textes lus, en s'appuyant sur le contexte. Il avait même le droit d'inventer du sens s'il n'accédait pas à celui du texte et, encore mieux, de prédire le sens du texte avant d'aborder sa lecture.

C'était l'heure de gloire des pédagogies dites idéo-visuelles.

C'était pourtant une bien étrange façon d'aborder un texte !

Pédagogie et cerveau

Pourquoi l'enfant qui lisait les mots comme des images devait-il se contenter de faire des hypothèses sur le sens de ses lectures ?

Parce qu'il n'avait pas le droit de mettre des sons sur les mots : il devait les voir comme des images, sans les vocaliser. Pour pouvoir lire vite et en diagonale, la subvocalisation (vocalisation intériorisée) était interdite. L'enfant devait apprendre à lire comme s'il était muet.

Et voila pourquoi cette voix que nous entendons dans notre tête lorsque nous lisons, qui est le résultat d'un long travail analytique, et qui nous permet d'accéder au sens précis de nos lectures, est quasiment absente chez les personnes formées par des pédagogies globales.

Le cerveau humain est très performant mais il ne peut pas accéder au sens précis des mots s'il les traite comme des images. Privé de subvocalisation, l'enfant ne peut que « construire un sens approximatif » de ses lectures en s'appuyant sur de vagues analogies. Ceci lui demande un effort considérable qui le fatigue, ne le satisfait pas et l'éloigne progressivement du livre.

Cette « chasse à la vocalisation » qui conduisait certains maîtres à mettre un carton entre les dents des enfants du CP pour leur interdire tout mouvement des lèvres a, semble-t-il, disparu. On recommande même la lecture à voix haute dans les nouveaux programmes.

Mais, les méthodes semi-globales ou phonétiques actuellement en vigueur continuent à prendre le problème à l'envers : il est de bon ton de partir du tout (le texte, le mot) pour découvrir l'élément (les lettres). Aller du plus simple au plus compliqué, de la lettre au mot, serait au mieux sans intérêt, et au pire forcément élitiste. Quelle sottise alors qu'il est prouvé que ceux qui souffrent le plus de ces nouvelles pédagogies sont les enfants qui vivent dans un environnement social défavorisé incapable de compenser les carences produites par ces pédagogies.

Le neuro-biologiste Roger W. Sperry, prix Nobel de médecine en 1981, a mis en évidence les spécificités de chacun des deux hémisphères du cerveau humain. Les nouvelles pédagogies ont pris le parti de s'adresser en priorité à l'hémisphère droit spécialisé dans le traitement des images et des analogies, mais inadapté à la lecture, l'écriture et la compréhension fine. Ce choix a eu comme seul effet de restreindre les possibilités des élèves dont le cerveau gauche, impliqué dans les opérations complexes, n'était plus assez sollicité. Seule une pédagogie sollicitant de manière équilibrée les deux hémisphères du cerveau devrait avoir sa place dans nos écoles. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.

L'échec scolaire en plein essor

Si le nouveau lecteur, formé par des pédagogies visuelles, est obligé de faire des hypothèses sur le sens de ses lectures, ne risque-t-il pas d'être illettré avant même d'avoir quitté l'école, c'est-à-dire de ne pouvoir accéder au sens d'un texte simple ?

Lors d’un colloque « Langues et Langages », le directeur de l’Évaluation et de la Prospective du Ministère de l’Éducation Nationale a déclaré que 62% des élèves entrés en sixième en septembre 1997 ne savaient pas lire : 12% ne décryptaient que quelques mots et 50% étaient incapables de comprendre le sens d’un texte simple et court.

Les faibles performances en lecture suffisent-elles à expliquer l'explosion des difficultés scolaires, traduite par l'augmentation spectaculaire du chiffre d'affaires des organismes de soutien scolaire.

Malheureusement non, car il y a plus grave. Les nouvelles pédagogies qui privilégient le visuel sur le verbal, la règle abstraite sur le réel, le global sur l'élément, l'intuition sur la réflexion,... mettent en difficulté une majorité d'enfants qui doivent développer des mécanismes de compensation, par eux-mêmes ou avec l'aide des orthophonistes, s'ils veulent avoir une chance de réussir leur scolarité. Deux options leur sont offertes : produire un surcroit d'effort ou abandonner. Beaucoup abandonnent et admettent leur échec scolaire, c'est-à-dire leur incapacité à s'adapter aux pédagogies qu'on leur fait subir.

Seuls 5 à 10% des élèves possèdent un profil cognitif adapté aux nouvelles pédagogies. Ainsi, ces pédagogies généralisées à tous les niveaux de la scolarité, aujourd'hui dans la plupart des disciplines, sélectionnent une minorité qui sort du lot, ni par l'intelligence, ni par le mérite, mais par la chance.

Si un enfant a la chance d'être visuel, il est sauvé. Il aura du mal à accéder au sens précis de ses lectures et à développer une pensée autonome mais il réussira les tests et les examens.

S'il est kinesthésique, comme la grande majorité, il aura beaucoup à souffrir. Sans passer par la parole, cet enfant n'a pas de mémoire visuelle à long terme. Il lui faudra de nombreuses heures d'étude pour réapprendre ce qu'il aura oublié d'une année sur l'autre. S'il persévère, il pourra passer les obstacles des examens fabriqués pour les visuels, mais il ne gardera pas grand chose de sa scolarité.

Enfin, s'il est auditif, il est programmé pour l'échec scolaire. L'auditif est cet enfant bavard qui ne voit les images en détail que s'il peut se les décrire avec des mots et qui n'a aucune mémoire visuelle. Cette parole lui étant interdite dans les pédagogies actuelles, il ne pourra réussir les exercices proposés.

Comprenez-vous maintenant pourquoi tant d'enfants, dits par ailleurs intelligents, développent des problèmes de dyslexie, dyscalculie et autres troubles de l'attention, sous l'effet de pédagogies qui ne respectent pas la nature de leur intelligence ?

Comme le faisait remarquer un pédiatre : « ce dont ont besoin mes jeunes patients qui souffrent de troubles de l'attention, ce n'est pas de médicaments mais d'une bonne méthode de lecture ».

Organiser la réaction

Vous voici informé. De manière succinte mais cela devrait suffir pour ne pas rester passif.

Le problème posé par les nouvelles pédagogies est important car ce n'est pas uniquement l'accès à la lecture qui est rendu difficile mais aussi le développement d'une réflexion autonome, avec toutes les conséquences que cela peut avoir dans le parcours scolaire et la vie de tous les jours.

N'ayant pu intérioriser leur parole, beaucoup d'élèves manquent de pensée langagière : ils travaillent en automatique, sans chercher à comprendre. Ils ont perdu le sens de ce qu'ils font et en sont même arrivés à se convaincre qu'il n'y en avait pas. Ils re-font sans comprendre et s'ennuient en classe comme jamais auparavant.

Et comme pour beaucoup, le sens est vital, la non-compréhension les prive de mémoire, leur fait perdre toute motivation et leur rend l'école insupportable.

Qui pourrait accepter plus longtemps cette situation ? Quel professeur d'école la connaissant pourrait encore enseigner avec ces nouvelles pédagogies adaptées à si peu d'élèves ? Quel parent continuerait à ne pas s'intéresser aux méthodes d'apprentissage de ses enfants ?

Nous avons parfois utilisé le temps du passé car il semble qu'au niveau de la lecture, certaines pratiques trop visuelles soient officiellement déconseillées. Mais, il y a un long chemin à parcourir pour qu'elles disparaissent de toutes les classes. De plus, dans la plupart des disciplines, l'enseignement est très souvent construit pour des enfants visuels, qui fonctionnent dans l'intuition, et non pour ceux qui privilégient le raisonnement. D'où l'échec d'un grand nombre.

La première urgence est d'obtenir la fin des pratiques idéo-visuelles dans l'enseignement de la lecture. Le Ministère les condamne de manière ouverte depuis quelques mois. Mais certains enseignants refuseront de changer leurs pratiques, parce qu'ils continuent d'y croire ou, plus simplement, parce qu'ils ne savent pas enseigner autrement. La signature de la pétition pour l'abandon des méthodes non syllabiques d'enseignement de la lecture est un moyen de faire pression pour que le Ministère agisse plus vite.

La deuxième urgence est d'apprendre à lire à ses enfants chaque fois que cela est possible. Un enfant apprend très vite à l'âge de 5/6 ans et il ne faut pas être un spécialiste de l'enseignement de la lecture pour apprendre à ses enfants. Ce travail a toutes les chances de réussir car vous pouvez l'adapter au rythme de votre enfant. Vue la confusion actuelle, le Ministère voit d'un bon oeil que les parents s'impliquent dans cet apprentissage si important. Si vous avez besoin de conseils, consultez le site Bien-Lire que nous avons réalisé en partenariat avec l'association Jeunes Plus.

La troisième urgence est de remédier aux difficultés des jeunes par une rééducation appropriée, qui nécessite la reprise des apprentissages fondamentaux et le développement de l'esprit d'analyse. A cette fin, des fiches pédagogiques vous sont proposées dans la rubrique Remédier

© Oipef - Observatoire Indépendant des Pratiques d'Education et de Formation - avril 2004